Un chantier modèle
Le pionnier et le modèle
Au cours de ses travaux Albert Naef résume l'ensemble de sa démarche en ces mots:
Je ne crains pas de le dire bien clairement: dans la restauration d'un monument historique nous n'avons pas le droit de corriger; nous n'avons qu'une tâche: conserver, conserver avant tout, mettre en valeur ou expliquer, retrouver des parties ignorées, enfin restituer quand il est possible de le faire à coup sûr (...). Le temps des réfections, des mâchicoulis en ciment et du pseudo-ancien s'en va; notre époque veut des documents, des documents vrais, précis, non falsifiés, en archéologie comme pour toute autre science.
Pendant plus de 15 ans, jusqu'à ce que la guerre interrompe leur travaux, les savants veilleront à appliquer à la forteresse le traitement systématique qu'exige la méthode scientifique.
Le chantier de Chillon fera figure, à son époque, de référence par sa rigueur scientifique, et jouera un rôle de pionnier et de modèle.
Une restitution du château du XIIIe siècle
La construction de Pierre II de Savoie entre 1254 ou 1255 et 1260 remplaçait une résidence primitive du Xe et XIe siècle, dont restent les murs trouvés sous le sol et deux fenêtres de la chambre de torture. Les travaux effectuée au milieu du XIIIe siècle s'inscrivent dans une reconstruction globale du château, menée par l'architecte Mainier, maître d'œuvre de Pierre II, à qui on doit les lignes essentielles du château actuel.
Pour rendre visibles les phases constructives de l'édifice sans abîmer son apparence, Naef a marqué le dessin des anciens murs en pointillé sur le dallage.
Le premier succès
Après cinq ans de fouilles systématiques, étayées par des recherches documentaires, le château mis à nu révèle les premiers chapitres de son histoire.
Mais cette ambition de tout connaître, de tout comprendre avant de passer à l’exécution, se heurte rapidement à des difficultés sur le terrain. Certaines salles doivent être consolidées d’urgence, d’autres restaurées sans tarder pour pouvoir offrir des résultats concrets à un public qui ne saisit guère les enjeux de si longues investigations.
En 1897, un plan de restauration systématique de la salle de Justice, du local U et de la chambre de torture U2 est soumis à la Commission technique, qui l'approuve, bien que le programme général de restauration du château ne soit pas encore établi.
Parois, portes, fenêtres, cheminée, sont reprises en détail.
Les parties qui ont dû être refaites sont pourvues du signe R.F.S. (restauration en fac-similé) ou F.S. (fac-similé).
Jusque vers 1908, l'obligation de donner cette indication sera strictement respectée. Elle tombera ensuite dans l'oubli.
L'avers d'une utopie
Aussi exemplaire soit-elle, cette restauration se base sur un choix précis, celui de privilégier l’époque médiévale, et comporte une part de reconstitutions, là où les dégradations de la matière originale exigent plus qu’une simple remise en état.
Naef, qui ne cache pas sa fascination pour l’époque savoyarde et en particulier
pour le XIIIe siècle, est enclin à interpréter les vestiges dans cette perspective.
Malgré les postulats de départ, le château est débarrassé de la presque totalité
de ses transformations postmédiévales.
- Seules trois salles évoquent aujourd’hui la période bernoise (U1.18, S.16 et B.2), sans compter le maintien de quelques décors peints et aménagements militaires
- De rares apports utilitaires, difficilement effaçables, rappellent l’époque cantonale
Mais en majorité, les salles sont rendues à leur état jugé primitif, soit médiéval, parfois au prix de lourdes reconstitutions: nombre de baies et de cheminées sont rétablies sur des bases archéologiques souvent ténues et grâce au remploi de débris trouvés sur place.
La volonté de montrer tous les éléments archéologiques mis au jour donne parfois lieu à des créations pesantes et incongrues. Si Naef peut affirmer avec optimisme que les pierres parlent et qu’il suffit de les interroger, elles répondent immédiatement, force est d’avouer une certaine perplexité aujourd’hui face à certaines présentations. Des percements de diverses époques se côtoient, voire se chevauchent, des portes surgissent au sommet des murs, formant des assemblages, incompréhensibles à nos yeux, d’éléments architecturaux dont la vertu pédagogique et la lisibilité restent à démontrer.
Le traitement des peintures murales, dû à Ernest Correvon (1873-1965), peintre et collaborateur attitré de Naef, produit le même effet de collage. La mise au jour des décors savoyards sous des couches de badigeons plus récentes, a épargné les décorations bernoises, les deux sont désormais livrés simultanément.
Avec ses dérives qui ont peu à peu supplanté les visées scientifiques initiales, cette longue entreprise n’en demeure pas moins fascinante et représentative d’une vision du Moyen Age et des conceptions de restauration de l’époque. Elle a su asseoir la renommée du château et le conforter dans son rôle de monument historique.







