Conserver ?

Toute démarche archivistique est paradoxale, car elle induit à la fois la conservation et l’abandon des documents, leur sauvegarde ou leur rejet. Pour trier correctement, il faut d’abord bien collecter. Pour conserver efficacement, il faut refuser d’engranger systématiquement et uniformément. Tous les documents produits ou reçus par une administration n’ont pas la même valeur et ne traduisent pas la même réalité. Ils perdent de leur pertinence avec le temps, mais ce qui n’est plus profitable à l’administration actuelle peut le devenir avec les années, sans que l’on puisse toujours anticiper les demandes futures et les attentes collectives et individuelles.

A un moment où le phénomène patrimonial prend de plus en plus d’expansion et s’empare d’unités de référence de plus en plus grandes (site, paysage, région), jusqu’où peut-on aller dans les critères de la conservation et quels objectifs poursuivre ?

L’archiviste doit s’afficher non plus comme le spécialiste des rebuts et des documents devenus inutiles, mais comme le spécialiste de l’évaluation, de la conservation raisonnée et judicieuse. Le travail d’évaluation passe nécessairement par l’élimination de documents et un repositionnement des archivistes dans les flux d’informations. Conserver des archives, c’est obligatoirement intervenir précocement dans la création et la circulation des informations, c’est passer à l’examen tout document potentiellement conservable, mais surtout fondamentalement éliminable. Une administration qui délaisse ses archives est une administration qui se condamne. Faute de mémoire organisée et entretenue, de preuves et de témoignages, elle est livrée aux risques de dysfonctionnement et de pertes incontrôlées d’informations dont les effets ne sont pas nécessairement mesurables de suite. Elle doit penser à répondre tout à la fois aux besoins de l’administration d’aujourd’hui et d’après-demain (faire la preuve de son fonctionnement et de sa bonne gouvernance), aux demandes citoyennes et historiennes.

Même si l’archivage est une fonction permanente de l’administration, il faut des situations de crises politiques (fonds juifs, stérilisation des handicapés mentaux, soutien de la politique de l’apartheid de l’Afrique du Sud, commerce des esclaves) et des catastrophes particulières (feu, inondation, vol, destructions intempestives) pour qu’il se révèle comme essentiel. L’administration doit prouver son fonctionnement non seulement aujourd’hui, mais aussi dans 50 ans ou plus tard quand on lui demandera, au nom de la transparence et de l’évaluation historique des événements, ce qui a justifié sa politique. Les archives courantes sont des données obligées du fonctionnement administratif, les archives historiques des données de référence de l’administration qui poursuit son cours.

Signets avec recommandations des Archives cantonales vaudoises aux usagers
Signets avec recommandations aux usagers de la salle de lecture, 1999